J’ai participé en juillet à la 34e conférence annuelle de l’Association internationale pour l’économie féministe (IAFFE), en Colombie. J’ai étudié l’économie du développement et travaillé pendant plusieurs années sur la fiscalité et les finances publique. Je pensais également être familière avec les questions liées aux inégalités. Pourtant, le genre a rarement figuré, du point de vue analytique, comme un élément central dans ma formation économique. La conférence a challengé certaines de mes hypothèses et m’a amené à formuler trois réflexions essentielles.
Mieux comprendre l’économie féministe
J’ai étudié l’économie du développement de manière traditionnelle (ou orthodoxe). Le genre n’était pas un concept qu’on m’avait enseigné. En fait, pendant mon master, je ne me souviens pas que le genre ait été inclus parmi les facteurs qui permettaient d’expliquer les choix économiques et financiers des individus. Je ne me souviens pas non plus avoir appris comment les normes de genre pouvaient affecter des agrégats macroéconomiques tels que les recettes fiscales, les dépenses publiques ou même le fameux « PIB » (ou produit intérieur brut). Le sujet se rapprochant le plus de l’économie féministe était la participation des femmes au marché du travail, qui était considérée comme moyen pour renforcer la croissance économique. Seulement ça. Quelle perspective déconnectée du monde réel !
Cette absence de prise en compte du genre dans ma formation me semble aujourd’hui étonnante. Les décisions économiques ne se prennent pas dans un univers hermétique. Elles sont façonnées par des normes sociales, des relations de pouvoir et un accès inégal aux ressources. L’économie féministe fournit les outils pour examiner ces dynamiques et questionner les postulats des approches économiques traditionnelles et certaines de leurs lacunes.
Comment le genre façonne les interactions avec le système économique
Bien que leurs origines soient plus anciennes, la plupart des travaux de l’économie féministe ont gagné en visibilité dans les années 90. Depuis, elle a développé ses propres concepts, méthodologies et narratifs. C’est à la fois une école de pensée économique et une forme d’action politique qui vise « à améliorer le fonctionnement du système économique afin que toutes les personnes puissent avoir accès à une vie digne, sur la base de l’égalité ». L’économie féministe soutient que « l’économie doit prendre en compte les relations entre les genres car les différences de rôles joués par les hommes et les femmes font partie intégrante de la façon dont l’économie fonctionne ».
L’American Economic Association définit l’économie comme « l’étude de la rareté, ou de la façon dont les gens utilisent les ressources ». Comment pouvons-nous alors parler aussi peu de l’inégal fardeau associé aux activités de soins non rémunérées dans les modèles économiques ? De même, pouvoir utiliser des ressources nécessite qu’un individu puisse y avoir accès et les contrôler. Ici encore, les enjeux de genre sont essentiels dans un monde où de nombreuses femmes se voient toujours refuser des droits de propriété fonciers, des héritages, une voix politique, et un pouvoir de contrôle sur leur propre corps.
La participation à cette conférence m’a convaincu de l’utilité et de la nécessité de l’économie féministe, tout autant que de mon désir de contribuer à ce domaine.
Découvrir les avantages des discussions impliquant de multiples acteurs et actrices
Les discussions entre les universitaires, les représentant·es de la société civile et les responsables des administrations publiques étaient particulièrement enrichissantes. Des participant·es du monde entier se sont réuni·es pour présenter leur travaux, établir des parallèles avec les projets d’inconnu·es et questionner leurs méthodes et différences contextuelles. Ce faisant, ils ont façonné de nouveaux narratifs, et construit de nouvelles alliances (un point déjà souligné par l’ICTD lors de la conférence IAFFE 2024).
La frontière entre les projets académiques et militants était parfois floue, certain·es participant·es portant simultanément les deux casquettes. Les militant·es sont souvent critiqué·es pour leur prétendu manque de preuves tangibles. Mais j’ai pu constater à quel point le travail des ONG et des OSC œuvrant dans le domaine de la justice fiscale était rigoureux et porteur d’un impact considérable. C’était stimulant de voir un plaidoyer aussi fort dans le domaine de la fiscalité et du genre.
Ces discussions multipartites ont également permis d’explorer ce qui compte en pratique. Elles ont apporté des perspectives allant au-delà des sujets standards que l’on trouve dans la littérature académique sur la fiscalité et le genre. Écouter des chercheur·euses, des militant·es et des organisations travaillant avec les communautés m’a aidé à réfléchir sur les expériences de la vie réelle qui se cachent derrière les questions que j’étudie et comment les relier à ma recherche. Cela a souligné l’importance de veiller à ce que mes recherches restent ancrées dans la réalité des personnes et des institutions que je cherche à comprendre.
Ancrer mon travail sur la fiscalité et le genre dans d’autres thématiques et géographies
J’ai présenté un chapitre de ma thèse sur les outils d’évaluation genre pour les administrations fiscales, ainsi que le travail de l’ICTD sur la fiscalité, l’informalité et le genre. Cela m’a permis d’échanger avec des chercheur·euses et des militant·es de divers horizons, notamment celles et ceux travaillant sur la budgétisation sensible au genre, l’économie du soin et l’histoire de la pensée économique. En bref, j’ai rencontré des personnes dont l’expertise différait de mon cercle habituel et qui m’ont apporté des perspectives autres. Leurs questions et commentaires m’ont aidé à prendre du recul sur mon travail – une attitude que j’aimerais garder pour la suite de mes recherches.

Lors des présentations et des séances de questions-réponses de la conférence, deux idées en particulier m’ont marquée. Tout d’abord, j’ai été saisie par le manque d’interactions, dans de nombreux pays, entre la budgétisation sensible au genre et les travaux liés aux enjeux de genre en fiscalité. L’absence d’un cadre fiscal féministe holistique limite la capacité des finances publiques à être véritablement transformatrice en matière de genre. Deuxièmement, j’ai été ravie de découvrir la récente et impressionnante recherche sur la fiscalité et le genre menée en Amérique latine, tant en termes de conception des politiques fiscales que de leur mise en œuvre administrative.
Ce travail relie clairement les questions de progressivité fiscale aux manières dont les systèmes fiscaux peuvent renforcer les inégalités de genre, en examinant des questions telles que les impôts à la consommation, les régimes fiscaux simplifiés et les liens encore sous-développés entre le genre et l’imposition des individus les plus fortunés.
Dans l’ensemble, la conférence IAFFE a élargi ma compréhension de ce que peut être la recherche en économie et qui elle doit réellement servir. Cela m’a rappelé l’importance de questionner les cadres établis, de créer des espaces de dialogue entre disciplines, et de rester ouverte aux perspectives dépassant mon simple domaine de recherche. Je suis revenue de Colombie avec des nouvelles idées, collaborations et un engagement renouvelé pour intégrer plus profondément le genre dans mon travail sur la fiscalité et le développement.