Yaoundé

Les axes de la réforme de la taxe foncière au Cameroun

Authors: Ebune Bertrand Njuma & Jean-Claude Mondo
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L’importance croissante de la taxe foncière au Cameroun découle de l’inestimable potentiel budgétaire peu exploré que représente le secteur foncier et du boom immobilier observé notamment dans les métropoles. Cependant l’incapacité de l’administration fiscale camerounaise à optimiser le rendement fiscal de ce secteur a conduit les autorités fiscales camerounaises à explorer de nouvelles voies d’administration à travers une réforme dont les premiers axes ont porté sur l’élargissement et la maîtrise du sommier immobilier et la simplification du système d’évaluation des immeubles. Toutefois, ces nouvelles mesures peinent pourtant à produire le boom attendu dans les recettes et l’acceptation sociale de ce prélèvement notamment à cause des contradictions techniques dans la mise en œuvre et l’insuffisance des mesures adoptées.

Elargissement et maitrise du sommier immobilier : Pourquoi ça coince ?

Avant la réforme, très peu de locaux et de propriétaires étaient enregistrés pour le paiement de la taxe foncière. Pourtant la maitrise des informations sur les propriétés et des propriétaires est un préalable pour une collecte optimale de l’impôt foncier. Pour atteindre cette maîtrise, il est nécessaire de tenir compte, dans les choix opérés, de l’environnement institutionnel cloisonné, pluriel et complexe et de l’environnement social sans culture fiscale.

Les choix stratégiques de l’Administration fiscale camerounaise

Pour palier à l’absence d’information foncière de base dans un tel contexte, les autorités fiscales ont fait des choix simples à savoir :

  • collecter plus efficacement les informations auprès des prestataires de services, notamment la société nationale d’électricité en visant plus spécifiquement les personnes occupantes ;
  • mettre en œuvre la déclaration pré-remplie ;
  • opérer un pilotage et une gestion centralisée de la réforme : cette option découle de l’absence de maîtrise du sommier par les services déconcentrés et les administrations locales.

La déclaration pré-remplie, sied t-il d’indiquer, est une modalité de déclaration qui permet à l’administration, sur la base des informations collectées, d’élaborer, à la place du propriétaire présumé, sa déclaration avec les éléments de taxation, et de permettre à celui-ci soit de la confirmer en payant l’impôt, soit de proposer des modifications y relatives en cas d’erreur.
Cette démarche volontariste, des autorités fiscales semble avoir privilégié la quantité d’informations pourtant incertaines et incomplètes, à la qualité et la progressivité de la démarche. Elle n’a pourtant pas produit, sur le long terme, le décollage attendu à cause des insuffisances dans la mise en œuvre entière de ces mesures nouvelles.

Pourquoi les solutions adoptées se révèlent incomplètes

Pendant les deux premières années de la mise en œuvre de cette réforme, l’implémentation combinée de ces mesures a semblée fructueuse. Mais il apparait aujourd’hui que le décollage attendu n’a pu être atteint du fait de l’application incomplète des mesures adoptées et du manque de profondeur dans les ajustements induits par les inconvénients ci-après des choix opérés :

  • La mauvaise qualité des informations collectées : l’information collecte n’étant pas une information foncière, elle aurait dû être plus profondément retraitée et complétée. Les légères corrections appliquées ont été insuffisantes pour rendre l’assiette plus certaine et la réforme plus crédible.
  • L’absence de maitrise de la base de données : en plus de n’avoir pas fait l’objet de retraitement et correction, les informations collectées ont été réutilisées sans aucune amélioration d’une année à une autre malgré les multiples corrections introduites par les usagers ou même par les services de terrain.
  • L’absence d’information obligatoire pour une déclaration pré-remplie validée.

Ces insuffisances ont grandement contribué à modérer les effets des mesures nouvelles, à modifier négativement sa perception auprès des usagers et des politiques, empêchant ainsi de s’attaquer plus aisément à d’autres segments de la réforme.

Pour plus d’efficacité de la réforme, il aurait été essentiel, de s’appuyer sur les données collectées afin de permettre des travaux plus minutieux de fiabilisation et de constitution d’une véritable base de données géo-référencée sur les propriétés, leurs évaluation et l’identification de leurs propriétaires. Au regard de la complexité institutionnelle et des contraintes de capacités, l’adoption d’une démarche inclusive (vis-à-vis des collectivités locales) et l’utilisation des solutions technologiques nouvelles et open-source auraient pu permettre à l’administration d’assainir le sommier immobilier en se délestant de l’activité de collecte et traitement des données à l’échelle nationale au profit des collectivités locales plus proches des immeubles et bénéficiaires du produit de l’impôt. Celles-ci auraient ainsi la responsabilité de la préparation des données foncières et de l’évaluation des propriétés qui, malgré sa simplification reste une épine pour la taxation à l’impôt foncier.

Un système d’évaluation simplifié mais pas cohérent

Le système d’évaluation fiscale des immeubles au Cameroun est un modèle hybride à deux niveaux qui intègre à la fois la valeur marchande présumée, en premier ressort, et une valeur administrative inscrite dans un référentiel légal de prix qui s’appuie sur la superficie développée. La valeur marchande (vénale) est celle qui doit être utilisée par les usagers dans le cadre du système déclaratif tandis que la valeur administrative est utilisée pour l’évaluation corrective faite à posteriori par l’administration. La simplification intervenue dans l’évaluation administrative bien qu’étant positive n’a pas supprimé l’ambiguïté qui persiste dans l’utilisation des types de valeur ni les récriminations liées au processus d’élaboration de cette mercuriale associée.

Une évaluation administrative plus simplifiée dont l’application reste problématique

Si par le passé, cinq paramètres étaient utilisés pour l’évaluation administrative des propriétés non bâties et quatre pour les propriétés bâties. La réforme a fait passer ces variables à deux pour le non bâti et un seul pour le bâti. Sur le plan pratique, le prix du mètre carré (bâti ou non bâti) est désormais établi dans une mercuriale administrative qui est l’évaluation chiffrée et compilée de ces paramètres par commune. La détermination de la valeur d’un immeuble par l’application de l’évaluation administrative s’en trouve ainsi simplifiée et facilitée. En outre, cette mercuriale ne s’éloigne que très peu de l’estimation de la valeur marchande du moins dans son principe.

Pourtant la mise en œuvre de l’évaluation administrative reste discutable d’abord dans son processus d’élaboration et son défaut de mise à jour, ensuite dans la détermination au fond des valeurs des immeubles bâtis. En effet pour l’élaboration des mercuriales une méthode plus inclusive aurait permis d’améliorer son efficacité par une implication plus forte des acteurs spécialisés du secteur foncier et de la construction notamment les architectes, les géomètres, les notaires et les autorités locales. Cette implication aurait permis d’obtenir des méthodes et des valeurs plus proches de la réalité du marché foncier même informel. Dans le fond, la détermination de la valeur des immeubles bâtis ne tient pas compte du principal paramètre légal qui est le standing de la construction et attribue globalement une même valeur pour tous les locaux d’une même zone. Enfin, nonobstant l’absence et ma mauvaise qualité de l’information de base, l’évaluation faite dans le cadre de la procédure de déclaration préremplie ne se rapproche pas des deux échelons d’évaluation décris ci-dessus, mais semble être indexée sur la capacité énergétique consommée par un immeuble.

Pourquoi ne pas envisager une refonte plus profonde du système d’évaluation ?

La simplification mise en œuvre dans le cadre de la réforme est donc insuffisante. La réforme aurait dû être approfondie sur la pertinence et l’efficience d’un système d’évaluation à deux niveaux qui s’appuie sur la valeur marchande. Cet examen est d’autant plus pertinent qu’aucun marché immobilier formel et structuré n’existe véritablement. Dans ce cadre, l’observation primaire des transactions foncières et du marché de l’immobilier locatif laisse penser que des informations de base pourraient être disponibles et structurées pour le marché de l’immobilier locatif auprès des services d’enregistrement des centres des impôts et pour les transactions sur le foncier non bâti auprès des acteurs locaux et des notaires. En somme il est possible d’explorer le rattachement de la valeur vénale uniquement aux propriétés non bâties et de la valeur locative aux propriétés bâties, toutes ces deux valeurs répertoriées dans une mercuriale simplifiée qui supprimerait de facto les deux échelons du système actuel d’évaluation.

Jean-Claude Mondo
Jean-Claude Mondo travaille à la Direction Générale des Impôts du Cameroun.
Ebune Bertrand Njuma
Ebune Bertrand Njuma est Inspecteur principal des impôts, diplômé de l’École Nationale d’Administration et de Magistrature du Cameroun. Parallèlement, il achève une Master en politique fiscale obtenue à la « Berlin School of Economics and law ». Il travail depuis 2009 à la Division en charge de la législation fiscale et s’occupe des dossiers relatifs à l’élaboration des textes législatifs et réglementaires de toutes natures, le suivi et évaluation des politiques publiques notamment en matière économique, financière et fiscale et la préparation et suivi des dispositions budgétaires de l’État.