Les pays en développement investissent de plus en plus dans les plateformes numériques pour transformer les opérations gouvernementales et renforcer la prestation des services publics. Au Rwanda, cette transformation est portée par IremboGov, une plateforme intégrée d’administration en ligne qui rationalise l’accès aux services essentiels. S’il est vrai que cette initiative représente un progrès significatif, plusieurs obstacles subsistent, notamment l’accès limité à l’internet, le coût élevé des appareils et les faibles compétences numériques. Il est essentiel de surmonter ces défis pour garantir une participation inclusive à l’avenir numérique du Rwanda.

La numérisation des services publics est au cœur de Rwanda Vision 2050, un cadre politique visant à mettre en place des institutions publiques responsables, compétentes et modernes, mues par une vision nationale et un engagement politique.

La première phase de la Stratégie nationale de transformation (NST1, 2017-2024) s’est concentrée sur le renforcement des capacités institutionnelles, de l’efficacité des services et de la responsabilité dans l’administration publique. En s’appuyant sur les acquis de la première phase, la deuxième phase de la stratégie nationale de transformation (NST2, 2024-2029) fixe deux objectifs ambitieux pour 2030 : parvenir à 100 % de services publics numériques de bout en bout et doter chaque citoyen d’une identité numérique unique afin d’améliorer la qualité et l’efficacité des services.

IremboGov – le moteur des services publics numériques du Rwanda

Depuis son lancement en 2015, IremboGov est devenu l’épine dorsale de la stratégie de transformation numérique du Rwanda. En tant que plateforme intégrée, elle permet aux citoyens d’accéder à plus de 100 services différents dans des secteurs tels que les affaires familiales, l’immigration, la santé, l’éducation, la fiscalité et la gestion foncière, et améliore ainsi considérablement l’efficacité et l’accessibilité à l’échelle nationale.

La plateforme traite chaque mois entre 300 000 et 500 000 demandes, 80 % des transactions étant effectuées en ligne. Les paiements sont traités en temps réel par l’intermédiaire de l’argent mobile, des cartes de crédit et des services bancaires en ligne, sachant que l’argent mobile est le mode de paiement le plus utilisé. Depuis son lancement, IremboGov a traité plus de 25 millions de demandes représentant environ 300 millions de dollars de transactions, ce qui a permis d’économiser plus de 100 millions d’heures de travail. Les délais de prestation de services ont connu une forte réduction et sont passés de cinq jours à seulement 24 heures.

IremboGov fonctionne selon un modèle de partenariat public-privé et génère des revenus grâce à des commissions sur les demandes payantes acceptées. La plateforme est accessible via un site web, une application mobile et une interface USSD (Unstructured Supplementary Service Data) basée sur du texte, qui fonctionne sur des téléphones multifonctions sans nécessiter d’Internet, garantissant ainsi un accès universel. Pour promouvoir davantage l’inclusion numérique, plus de 7 000 agents à travers le pays fournissent une assistance de dernier recours en aidant les citoyens qui n’ont pas d’accès à Internet ou de compétences numériques à interagir avec les services publics.

An infographic that outlines five challenges Rwanda is facing to achieve equitable digital access. This incldues Mobile broadband coverage, digital literacy, smartphone ownership, affordability, and citizens needing digital skills training.
Source: GDN

 

Écart en matière de prix et d’accessibilité

Si IremboGov représente une réalisation majeure, les évaluations internationales soulignent toutefois les domaines à améliorer. L’indice de développement de l’administration en ligne (IDEG) des Nations Unies pour 2024, qui évalue la prestation de services en ligne, l’infrastructure des télécommunications et le capital humain, montre que le score du Rwanda s’est amélioré en passant de 0,55 en 2022 à 0,58 en 2024. Malgré cette amélioration, ce résultat demeure inférieur à la moyenne africaine de 0,86 et à la moyenne de l’Afrique de l’Est de 0,75.

L’IDEG identifie deux grands domaines de croissance : l’expansion de la connectivité internet, en particulier l’accès mobile abordable, et le renforcement des compétences numériques pour permettre aux citoyens d’utiliser les plateformes d’administration en ligne et de participer à l’économie numérique au sens large.

Malgré une couverture mobile à haut débit de 99 %, seuls 20 % des Rwandais utilisent l’Internet mobile, ce qui met en évidence un écart important en matière d’accès. Les téléphones portables sont le principal moyen d’accès à Internet, mais seuls 22 % de la population possèdent un smartphone, un chiffre nettement inférieur à la moyenne de 32 % en Afrique de l’Est et de 49 % en Afrique subsaharienne.

L’accessibilité financière constitue toujours un obstacle majeur. Pour les 40 % de personnes ayant les revenus les plus faibles, le prix d’un téléphone élémentaire avec accès à l’internet et d’un gigaoctet de données représente environ 60 % de leur revenu mensuel, ce qui rend le coût de la connectivité prohibitif et limite ainsi l’inclusion numérique.

Les politiques gouvernementales telles que l’augmentation des taxes sur les services mobiles risquent d’aggraver le problème. Selon un rapport récent de la GSMA, une association professionnelle représentant les intérêts des opérateurs de réseaux mobiles du monde entier, l’augmentation du droit d’accise de 10 à 12,5 %, ainsi que la réintroduction d’une TVA de 18 % sur les téléphones portables importés, entraîneraient une hausse significative du coût des appareils. Ces mesures pèseraient de manière disproportionnée sur la population rurale, dont 93 % vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dès lors, ces modifications fiscales vont à l’encontre des objectifs de la politique et de la stratégie nationales en matière de haut débit et de l’initiative ConnectRwanda 2.0, qui vise à encourager l’acquisition de smartphones par les ménages à faible revenu.

La fracture numérique – une urgence croissante

L’infrastructure seule ne suffit pas. En effet, les compétences numériques sont essentielles pour naviguer sur des plateformes telles qu’IremboGov et accéder aux services d’administration en ligne. Cependant, les connaissances numériques demeurent limitées, en particulier dans les zones rurales. Des conclusions récentes portant sur les services fiscaux en ligne indiquent que de nombreux utilisateurs éprouvent des difficultés à utiliser efficacement les systèmes numériques.

Il est de plus en plus urgent de résoudre ce problème car le Rwanda prévoit de lancer plus de 200 services électroniques supplémentaires. Le ministère des TIC et de l’Innovation estime que cinq millions de Rwandais ont besoin d’améliorer leurs compétences numériques pour interagir efficacement avec ces plateformes. En réponse, le gouvernement s’est fixé pour objectif d’augmenter les compétences numériques de 53 % à 80 % d’ici 2027, afin de réaliser la culture numérique universelle d’ici 2030. Ces efforts sont essentiels pour combler le fossé qui existe entre les zones urbaines et rurales et garantir un accès équitable dans le cadre de la transformation numérique du pays.

Les progrès réalisés par le Rwanda en matière de gouvernance numérique sont impressionnants. Néanmoins, des problèmes persistants liés à la connectivité, à l’accessibilité financière et aux compétences numériques continuent d’entraver l’accès équitable. Ces obstacles ne sont pas propres au Rwanda ; de nombreux pays en développement sont confrontés à des problèmes similaires alors qu’ils poursuivent leur transformation numérique.

Pour que ces efforts profitent à tous les citoyens, les politiques gouvernementales doivent concilier ambition et réalité. En d’autres termes, il faut investir non seulement dans les infrastructures et les compétences mais également dans des politiques qui protègent le coût de l’accès et l’accessibilité financière. En donnant la priorité à l’inclusion, le Rwanda et les pays qui lui ressemblent peuvent mettre en place des administrations numériques au service de tous, indépendamment des revenus ou de la situation géographie.

 

Ce blog a été publié pour la première fois par GDN.

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Elizabeth Bermeo

Dr. Elizabeth Bermeo is a quantitative social researcher at the Personal Finance Research Centre, University of Bristol, UK. Her work focuses on financial inclusion, financial technology (FinTech) and issues affecting vulnerable consumers.

Fabrizio Santoro

Dr Fabrizio Santoro est basé à l’Institute of Development Studies, et responsable de projet pour le thème de recherche Les infrastructures publiques numériques (IPN) et la fiscalité. Auparavant, il était le chercheur principal pour le deuxieme composant du programme DIGITAX de l'ICTD, et il a travaillé en tant que chargé de recherche des études empiriques sur la conformité fiscale au Rwanda, en Eswatini et en Ouganda, ainsi que sur la fiscalité informelle en Somalie.
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